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Les grands meetings, héros de la campagne

par Stéphane Alliès, Lénaïg Bredoux, Valentine Oberti et Marine Turchi | Mediapart | mar. 17 avril 12 | 13:00

On croyait les meetings disparus, du moins relégués au rang des vieilleries de la politique. Les voilà qui rythment la campagne présidentielle depuis des mois, redevenus des démonstrations de force où l’on se jauge à distance. Dimanche 15 avril 2012, à une semaine du premier tour de la Présidentielle 2012, c’est François Hollande et Nicolas Sarkozy qui s’affrontent à Paris, l’un devant le château de Vincennes, l’autre place de la Concorde (Lire ici et ici LeMonde.fr). Samedi 14 avril, ce sont les partisans de Jean-Luc Mélenchon qui ont envahi les plages du Prado à Marseille (Lire ici Atlantico.fr). François Bayrou était lui aussi dans la cité phocéenne, dimanche, pour un meeting au Silo (Lire ici LeParisien.fr).

Lors de la Présidentielle 2007, Ségolène Royal avait pourtant affirmé qu’il faudrait "moins de meetings où on arrive, on est sur la tribune, on délivre un discours, on se fait applaudir. Il y a quelques cornes de brume : on replie les tréteaux et on recommence dans la ville voisine. Ça viendra le moment venu, mais je pense qu’une campagne ne se conduit aujourd'hui plus du tout comme ça", rappelle Paula Cossart, sociologue à l’université de Lille 3 et auteure de Meeting politique. De la délibération à la manifestation. 1868-1939 (Rennes, PUR, 2010) (Lire ici son billet sur Mediapart).

À l’époque, la candidate socialiste valorisait surtout la proximité et défendait la démocratie participative. Même tendance dans les années 1990 (comme le décrit Thierry Vedel, chercheur au Cevipof - Lire ici), après les grands rassemblements qui avaient marqué l’affrontement entre François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing où la fréquentation était supposée mesurer le degré de popularité de chacun.

"La fluctuation de l'intérêt pour les meetings n'est pas nouvelle", explique la chercheuse Paula Cossart. Mais pour qu’il revienne, "il faut un élément de nouveauté. On est aujourd'hui dans un nouveau régime de meetings politiques qui sont des démonstrations de force, comme dans l'entre-deux-guerres". Avec moult symboles comme le choix des lieux. Sarkozy à la Concorde retrouve la place où il avait célébré sa victoire en 2007 (Voir ici) et où un grand meeting de soutien à Jacques Chirac avait été organisé en 1988 (Voir ici). À Vincennes − un parc −, Hollande est dans un registre "plus festif et familial".

Quant à Jean-Luc Mélenchon, très attaché à l’Histoire de la gauche, il a conçu toute sa campagne autour de ses symboles, de sa première apparition de candidat officiel place Stalingrad à Paris aux “meetings-manifs” de Paris, Toulouse ou Marseille. "Les trois villes n’ont pas été choisies par hasard, explique le candidat du Front de gauche. Paris, c’est la Bastille. Toulouse, c’est le point de jonction de la gauche espagnole et de la gauche française. Et puis, c’est l’affaire Calas, l’exécution de Vanini (héros de la libre pensée)... Enfin, Marseille, c’est la ville ouvrière et bigarrée, la plus vieille cité de France, ouverte sur la Méditerranée." L’ancien sénateur assume parfaitement la mise en scène de l’affrontement politique : "On fait du “donner à voir”, ce qui nous permet de montrer aux deux “grands” qu’on est plus grands qu’eux". L’objectif est bien de "montrer qui est le plus fort", comme le décrypte la chercheuse Paula Cossart.

D’où la difficulté des candidats dont la campagne suscite moins d’adhésion ou dont les partis comptent moins de militants. "Pour nous, ce n’est pas une démonstration de force, mais plutôt de présence et de ce qu’a envie de dire Bayrou. C’est complémentaire avec les déplacements et les passages médiatiques", explique Marc Fesneau, secrétaire général du Modem. Il l’avoue sans ambages : il ne pourrait pas remplir Le Bourget (François Hollande) ou Villepinte (Nicolas Sarkozy). "C'est mécanique, dit Fesneau. Quand vous avez un parti avec 200.000 adhérents, forcément, vous pouvez le faire. Il n'y a que le PS et l'UMP qui peuvent remplir ces salles."

Les meetings, succès d'audience pour la télévision et le web

Chez Europe écologie-Les Verts (EELV), on revendique aussi une autre conception des meetings. "Eva avec son style différent s’inscrit très bien dans notre tradition et notre style collectif de meetings. À chaque fois, il y a entre cinq et sept intervenants, qui parlent un quart d’heure chacun, avant qu’Eva ne prenne la parole, généralement durant une demi-heure, explique Alexis Braud, responsable de l’organisation des meetings d’Eva Joly. Cette scénographie correspond à notre culture politique, au rejet de l’homme providentiel."

Mais preuve du regain d’intérêt pour les meetings, Braud jure que, malgré les sondages et une campagne chaotique, "on a plus de monde que lors de la dernière présidentielle, et même que lors des européennes, où on avait cartonné". Avant de glisser : "On a aussi toujours été en direct sur une chaîne info".

Car c’est une des grandes nouveautés de cette campagne : les principaux meetings des candidats ont été retransmis en direct sur I-Télé, BFM TV ou LCP-Public Sénat, avec des images souvent fournies clés en main par les staffs des partis. "Diffuser les meetings, c’est une forme de service qu’on offre aux téléspectateurs, aux électeurs, c’est quelque chose qu’ils ne verront pas ailleurs. Pour les chaînes info, il y a sans doute une nouvelle manière de couvrir la campagne, beaucoup plus en direct", explique Muriel Pleynet, rédactrice en chef du service politique d’I-Télé. Et avec de vrais succès d’audience.

"Il y a une vraie appétence pour la politique. Quand on diffuse des meetings politiques, nos courbes grimpent, ça intéresse les gens", affirme la journaliste. Même s’il y a évidemment des "candidats meilleurs que d’autres pour l’audimat". "Marine Le Pen marche très bien. C’est manifeste, au sens où ses meetings sont souvent proches du one woman show. Mélenchon, idem. C’est avec eux que nos courbes font les plus gros bonds. Sarkozy marche bien aussi, Hollande un peu moins. Joly et Bayrou, c’est moins bon pour nos courbes", détaille Muriel Pleynet.

Mais au-delà des chaînes de télé, les meetings ont aussi parfois fait des cartons d’audience sur le web. Et c’est là aussi une nouveauté majeure."La grande différence par rapport à 2007, c’est que l’écosystème du web n’était pas constitué. À part le débat Bayrou-Royal, il n’y avait pas de retransmission des meetings sur les sites des candidats ou Dailymotion, Facebook existait mais les candidats ne l’avaient pas investi, les sites d’info étaient encore des sites vitrine", explique Antoine Nazaret, responsable des contenus actu-politique de Dailymotion.

Sur son site, c’est Mélenchon qui détient le record du nombre total de visiteurs uniques pendant son rassemblement à la Bastille avec 190.000 personnes. Selon Antoine Nazaret, Hollande (au Bourget et à Rennes) et Sarkozy (à Villepinte) ont totalisé entre 11.000 et 16.000 connexions simultanées, quand ceux de Mélenchon (avant le Prado) en attiraient entre 8.000 et 12.000. Marine Le Pen et François Bayrou sont loin derrière (entre 1.000 et 4.000).

Loin de décourager les spectateurs, qui seraient tentés de rester chez eux, la retransmission web et télé des meetings n’a fait que les populariser davantage. "En voyant à la télévision comment les choses se passent, les gens sont moins effrayés par l'idée de se rendre à un meeting. Ils voient à quoi ça ressemble, quel type de personne s'y rendent et ils ont envie d'essayer à leur tour", estime Cécile Duflot, la secrétaire nationale d’EELV.

Le meeting en plein air, "entre la campagne électorale et la lutte sociale"

Deux candidats, Jean-Luc Mélenchon et François Hollande, ont aussi choisi cette année de multiplier les meetings en plein air, censés attirer des badauds curieux et élargir l’auditoire au-delà des cercles militants habituels. "Le modèle, c’est vraiment les États-Unis", où la tradition de ces rassemblements à l’air libre est très ancrée, explique Marc Mancel, un des responsables de la mobilisation dans l’équipe Hollande. "Cela nous permet d’être réactif avec l’infrastructure très légère. Pour l’accueil des gens, il n’y a pas de file d’attente, pas besoin d’arriver en avance pour être assis, ou de se déplacer loin de là où on habite. Là, l’idée, c’est que Hollande vient à la rencontre des gens", détaille Mancel.

"La campagne de François Hollande épouse aussi la continuité de l’histoire socialiste, estime de son côté Alain Bergounioux, historien du PS. La nouveauté, c’est de revenir aux meetings en plein air que Mitterrand avait mis en œuvre lors de la Présidentielle de 1974, qui lui-même renouait avec l’imaginaire du serment du Front populaire de juillet 1935... Avec Hollande, comme avec Mélenchon, on retrouve les accents mitterrandiens des années 1970." Sans compter que le coût d’un meeting en plein air est bien moindre dans les budgets de campagne.

Mais pas pour François Bayrou. Le candidat centriste pointe au contraire le coût, qui serait bien supérieur à la location d’une salle, des transports − bus et trains − devant être mis à disposition des militants et sympathisants pour remplir ces espaces publics. "Cela représenterait beaucoup plus de monde. Ce serait donc beaucoup plus cher. Nous, nous choisissons des salles de 2 000, 3 000 personnes", explique François Bayrou, qui parle d’un budget de campagne "bien bien inférieur à dix millions d’euros".

Le candidat du Front de gauche, avec un budget d’environ 3,5 millions d’euros annoncés, a lui choisi d’allier à la fois l’avantage du plein air à la Bastille ou à Marseille (Lire ici et ici Mediapart), où beaucoup étaient venus en curieux, et de renouer avec une pratique ancienne de la gauche, notamment du Parti communiste (PCF). "C’est entre la campagne électorale et la lutte sociale", estime la sociologue Paula Cossart.

"C’est un peu comme si les gens qui manifestent massivement depuis 1995 (et la lutte contre le plan Juppé) avaient pour la première fois l’impression qu’ils pouvaient réoccuper la rue mais, cette fois, avec une perspective politique. Comme s’ils avaient le sentiment d’enfin tenir une revanche et de redresser la tête", juge l’historien du PCF, Roger Martelli. Les rassemblements du Front de gauche empruntent aussi à des événements plus récents, et notamment les révolutions arabes et les Indignés appelés à occuper les places publiques.

"Les deux axes principaux de la campagne qu’on a imaginée empruntent à l’Histoire de la gauche d’hier, renouer avec la tradition du mouvement social, et d’aujourd’hui, le web, les indignés et les révolutions arabe en faisant l’impasse sur les années 1980-90 du marketing façon Séguéla et du ciblage d’électorat, des gadgets et des goodies, le tout au détriment du fond", résume Arnaud Champrenier-Trigano, le directeur de la communication de Jean-Luc Mélenchon. Avant d’admettre : "Les grandes places, c’est un choix qui est fait depuis le début, après le succès de Stalingrad. Bien sûr, il y a la symbolique du retour de l’occupation des places. Mais cela permet aussi de faire plus gros et moins cher."

Reste que le plein air, jusque-là très réglementé avec la loi de 1881 sur le droit de réunion, contraint les candidats à modifier leurs discours et leurs attitudes. "La limite du plein air, ce sont les questions de sécurité et la météo, qui rendent l’exercice périlleux, estime Jean-Luc Mélenchon. On a un impératif : ne pas foutre le bazar dans la ville. Cela oblige à modifier l’habitude de mon expression : on doit faire du solennel, faire un beau discours, mettre de la poésie. Pour faire des blagues et chatouiller les autres candidats, il y a les meetings traditionnels."

Show à l'américaine pour un public souvent averti

Au bout du compte, jurent les équipes du PS et du Front de gauche, Hollande et Mélenchon sont parvenus à élargir l’auditoire habituel de leurs meetings. "Les militants sont très mobilisés, mais on a vu peu à peu venir un nouveau public, dont la part devient croissante dans nos grands meetings", estime Marc Mancel, dans l’équipe de Hollande. Le PS a d’ailleurs massivement utilisé le fichier de 700.000 noms collectés lors de la primaire d’octobre pour appeler systématiquement tous les numéros de téléphone récupérés et inviter aux meetings. Des tests sont même en cours pour mettre en place un "phoning à l’aveugle", directement sur les annuaires. La méthode sera mise en place si ces tests se révèlent concluants.

Au Front de gauche, explique Arnaud Champrenier-Trigano, "à partir du mois de janvier, on a vu l’arrivée d’un nouveau public. Les réactions quasi pavloviennes du public militant ne marchaient plus aux mêmes thèmes ou effets de manche. Par exemple, là où on était sûrs de faire ovation sur les retraites, cela devenait mitigé, alors qu’une évocation d’un passage récent à la télé faisait un carton. Il a fallu s’adapter. Ainsi, on a décidé de sous-titrer la Marseillaise et l’Internationale. On fait de l’éducation à nos rites."

À l’UMP, on ne lésine pas sur les moyens pour les grands meetings nationaux, en renouant avec les grands-messes de 2007. L’intronisation du candidat Sarkozy, porte de Versailles, le 14 janvier 2007, véritable show à l’américaine (Voir ici), fait figure de référence. Le parti affrète des centaines de trains et bus de toutes les fédérations départementales et organise un "phoning" massif (Lire ici Mediapart sur la mobilisation pour Villepinte). Ces relances téléphoniques − assurées par des militants à la retraite, mais désormais aussi par des services de professionnels − ciblent le fichier de militants et sympathisants UMP.

En amont de la Concorde, le parti présidentiel a prévu une dizaine de trains spéciaux et 700 bus, créé un numéro et un site spécial pour s’inscrire. Vendredi 13 avril 2012, une quinzaine de militants ont sillonné les rues de Paris à bord d’un bus, avec 15.000 tracts (Lire ici Libération.fr). Les jeunes UMP et les étudiants de l’UNI ont décidé de tracter à chaque station de métro entre 17h30 et 20 heures. De grandes banderoles appelant au rassemblement de la Concorde devaient aussi être hissées sur les ponts du périphérique parisien. Pour des meetings plus standards (autour de 8.000 à 10.000 personnes) tels que celui de Caen, le 6 avril, où Mediapart s’est rendu (Lire ici), les militants cumulent coups de fil, mails et courriers-invitations comme celui-ci.

Certaines réunions publiques de Nicolas Sarkozy sont en revanche moins ouvertes : tantôt sur invitation (comme Mediapart a pu le constater ici en pré-campagne ou là, par exemple), tantôt remplies d’invités portant un badge violet. Étant donné le rejet de son candidat, l’UMP peine à sortir des sentiers balisés. En témoigne l’accueil reçu dans certains quartiers (exemples ici et ou encore ). Vendredi 13 avril, au-delà des arrondissements chics parisiens, le bus UMP a d’ailleurs été mal accueilli (Lire ici Libération.fr)*.

Le meeting, instrument du storytelling des candidats

Au-delà de l’UMP, ces grands meetings ne convainquent-ils pas que les convaincus ? S’ils ont retrouvé une place centrale dans cette campagne, ils ne peuvent prétendre "faire l’élection". Ils ne l’ont d’ailleurs jamais fait. Car même si leur audience s’est sans doute élargie cette année, ils restent surtout faits pour un public très politisé et ne touchent guère ceux qui sont le plus loin du politique. "Une des logiques de participation aux meetings répond moins à l’intention de participer à la campagne, mais davantage à l’intention de se manifester comme militant, c’est un moment ritualisé, on participe à un meeting sans pour autant être convaincu par un leader", explique le chercheur Jérôme Heurtaux, maître de conférences à Paris Dauphine et invité de Mediapart 2012 vendredi 13 avril dans "Routes de campagne" (Voir ici).

D’ailleurs, rappelle l’historien spécialiste du PCF, Roger Martelli, les meetings peuvent rassembler des milliers de personnes sans que ce succès se traduise dans les urnes. C’est une des leçons qu’il a tirées de la campagne de Georges Marchais en 1981. "La mobilisation était extraordinaire et sans équivalent depuis de très nombreuses années. Mais au bout du compte le résultat fut décevant et Marchais a été surclassé par François Mitterrand au premier tour. Il faut toujours se garder d’établir une correspondance immédiate entre la capacité à mobiliser les militants et la capacité électorale."

Ces meetings, à la scénographie léchée, révèlent aussi, selon Jérôme Heurtaux, le "degré de professionnalisation et de standardisation de la politique" ainsi que la "difficulté d’inventer de nouvelles formes". "Ces meetings révèlent une volonté de maîtriser la scénographie et l’image qu’on retiendra", dit Heurtaux, qui pointe aussi le rôle très important joué par les communicants dans leur préparation.

"Ils s’inscrivent aussi dans le storytelling des candidats. L’idée, c’est de faire événement dans un récit de campagne médiatique. Ainsi, pour Hollande, Le Bourget s’inscrit comme un outil de légitimation de sa candidature, le statut de présidentiable de Hollande se devait d’être confirmé, il n’avait pas assez été légitimé comme tel pendant la primaire. C’est le récit que les proches de Hollande ont voulu imposer, largement repris par les journalistes", détaille le chercheur.

Tout comme Villepinte fut le point de départ de la campagne de Sarkozy. "Pour les candidats, c’est génial, dit encore Heurtaux. C’est une tribune libre, autocontrôlée, devant un public captif. C’est bien plus intéressant que quand des journalistes vous questionnent sur le financement d’un appartement à Neuilly (Lire ici Mediapart) !".

* Toutes les personnes citées ont été interrogées entre jeudi 12 avril et samedi 14 avril 2012 par téléphone. Antoine Nazaret a été joint avant les rassemblements de samedi 14 avril et de dimanche 15 avril. Au QG de campagne de Nicolas Sarkozy, nos multiples coups de fil et emails, jeudi 12 avril et vendredi 13 avril, n’ont abouti à aucune interview. Sollicité à de nombreuses reprises, Hervé Béroud, directeur de la rédaction de BFM-TV, n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

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